lundi 18 mai 2015

Traduction de romans: attention, terrain miné !

Quelle impression après plus d'un an de publication de The Breath of Aoles, traduction anglaise du Souffle d'Aoles, et presque deux mois après la sortie de Turquoise Water? Eh bien, celle, toutes proportions gardées d'avoir traversé un terrain miné. Et que ressent-on après avoir traversé un terrain miné? Du soulagement de s'en être sorti sans trop de dommages. De l'amertume pour la difficulté de la tâche. Mais aussi, et ce sont les sentiments que je préfère cultiver, la joie par rapport à différents accomplissements, et l'espoir en un avenir moins semé d'embûches. 

Si la tâche est si difficile, c'est que les ventes ne sont guère au rendez-vous: 170 pour The Breath of Aoles, dont la grande majorité à 0,99$, ventes la plupart du temps liées à des promotions payantes qui m'ont coûté bien plus qu'elles ne m'ont rapporté. Et juste deux pour Turquoise Water en version ebook (le titre n'a pour l'instant bénéficié d'aucune promotion sur des sites payants). Zéro pour les versions papier des deux livres traduits. 

Le but de ce blog n'est cependant ni de me plaindre ni de me faire plaindre, mais de continuer à examiner la réalité de mon activité d'un regard, je l'espère à peu près lucide, et sans détour. 

Le but n'est pas non plus de dissuader des confrères auteurs indépendants écrivant en langue française de se faire traduire, ou de se traduire par eux-mêmes. Ce succès qui m'échappe outre Atlantique, d'autres pourront l'obtenir, et sans avoir besoin de passer par un éditeur traditionnel ou par Amazon Crossing

Il suffirait pour cela de deux ingrédients: que leur livre rencontre un écho plus important, fasse davantage vibrer le public anglophone, et que leur plan marketing soit plus abouti que le mien. Les deux choses sont tout à fait possibles. 

Il faut tout de même savoir que la "ruée vers l'or" de l'ebook a surtout eu lieu en 2009-2010 aux Etats-Unis, et que cette ruée a surtout profité aux personnes faisant du marketing à destination des auteurs plus qu'aux auteurs eux-mêmes. Ne le faites donc pas pour cela, mais plutôt parce que vous croyez en votre livre, et que vous souhaitez vous donner une assise internationale.

Si les ventes ne sont pas au rendez-vous, quels sont ces accomplissements auxquels je me raccroche, me direz-vous? 

Les 31 commentaires qu'a obtenus The Breath sur Amazon ont été pour moi une source importante de motivation au moment de traduire moi-même le deuxième tome. J'ai besoin d'écrire pour quelqu'un , j'écrivais (et je traduisais) donc pour ceux qui ont commenté, même en sachant qu'ils recevraient l'ebook du deuxième tome gratuitement en échange d'un commentaire comme cela avait été le cas du premier. 

Les 5 commentaires de Turquoise Water (pour le moment) sur Amazon avec une moyenne de 4,4 étoiles sont évidemment une fierté puisque j'ai traduit moi-même ce roman, avec l'aide de deux correctrices une fois le travail achevé. Je recommande particulièrement la seconde d'entre elles, Dawn Lewis.

La satisfaction du travail accompli, et d'après ces commentaires, bien accompli est donc là.

Le principal accomplissement vient cependant pour moi de l'impression d'avoir ajouté une corde à mon arc, en acquérant à force de travail une nouvelle compétence. L'expérience que j'ai acquise est précieuse, de même que l'amorce de connaissance du marché anglo-saxon. 

Tout cela, cependant, a nécessité d'importants investissements, et pas seulement en temps de recherche et apprentissage sur Internet.

Pour le premier livre, The Breath, j'ai d'abord fait appel à un premier traducteur pour 2200€. Je pensais à l'époque qu'un livre ne pouvait être traduit correctement que par un traducteur dont la langue maternelle était la langue de destination, ou langue cible. 

Cette première traduction ne m'ayant pas satisfait, surtout après en avoir discuté avec une auteur américaine (boum, première mine), j'ai fait appel à un autre traducteur, américain celui-ci pour retravailler le texte. Coût: un peu plus de 2900€, plus éventuellement 2000€ de bonus si le livre devait rencontrer le succès dans les trois ans après sa parution. 

Cela faisait monter le total des frais de traduction à plus de 5000€. Eh oui. Il faut savoir que pour un roman de la taille du Souffle d'Aoles, le Syndicat national des traducteurs professionnels évalue le coût de traduction à environ 10,000€. C'est pourquoi, même pour un éditeur traditionnel (et particulièrement un petit éditeur), le terrain est miné dès le départ, parce que même un très fort succès dans un pays ne débouche pas systématiquement sur un succès dans la langue traduite, et l'investissement de départ est massif.

Malgré cette deuxième traduction, il est apparu d'après certains commentaires que le texte comportait des fautes (boum, deuxième mine). Là, j'ai fait appel à une éditrice pour un coût bien moindre, 230€, ce qui m'a permis de m'apercevoir que pour un deuxième tome, il serait plus rentable, ou plutôt moins dommageable, de le traduire moi-même, puis de passer par une correctrice. 

Je choisis donc de traduire le deuxième volume, Turquoise Water, moi-même, avec l'aide de cette première correctrice, revenant sur mon idée selon laquelle il fallait posséder soi-même la langue maternelle que l'on traduit. Pourquoi? Parce que, si la coopération est très importante entre l'auteur de la langue originale et la personne qui corrige dans la langue traduite, la fidélité à l’œuvre originale compense, selon moi, le fait de ne pas traduire directement à partir de sa langue maternelle. 

Mais je ne pourrais pas le faire dans une autre langue que l'anglais.

Malheureusement, une semaine avant la sortie de Turquoise Water, on me signale que le texte, qui m'a coûté un peu plus de 500€ de corrections, envoyé avant parution aux commentateurs du premier volume, comporte encore de très nombreuses fautes (boum, troisième mine). 

N'étant de toute façon pas très satisfait des choix de la première correctrice, je décide d'en choisir une nouvelle. Je m'aperçois que la personne qui m'avait fait les remarques sur Turquoise Water, Dawn Lewis, est elle-même correctrice professionnelle, et n'est pas une auteur. Elle apprécie mon univers, et connaît très bien mon style. 

L'alchimie fonctionne, à tel point que je lui confie les corrections sur le premier volume après qu'elle ait fini les corrections sur le second. Et là, dans le fichier The Breath qu'elle me renvoie, pas moins de 930 suggestions de corrections! Que j'approuve pour la plupart. 

Alors certes, de nombreuses corrections portaient sur la typographie: par exemple, comme je n'utilise pas le point-virgule, nous avons décidé, afin de coller avec mon style, de remplacer ceux ajoutés par les traducteurs, et il y en avait un nombre conséquent.

Il y avait aussi des problèmes de guillemet manquants. Néanmoins, les fautes étaient encore très nombreuses, et en raison du nombre très important de corrections, j'ai pris la décision de faire faire une dernière relecture par une autre personne (un auteur américain appartenant au site Awesome Indies, la cinquième personne autre que moi à travailler sur le texte), pour une somme heureusement modique. Ouf.

Avec le recul, je me rends compte que les 25 personnes qui avaient commenté la traduction anglaise du Souffle d'Aoles avant ces quelques 900 changements ont été bien indulgentes. 

Est-ce que les commentaires sur Internet ne veulent rien dire pour autant? Non, mais cette indulgence s'explique selon moi par le fait que les lecteurs s'attachent dans leur grande majorité à l'histoire racontée par le roman et non à la "perfection technique" d'un texte. 

Dans un article très intéressant de son blog, le couple Jacques Vandroux témoigne avoir rencontré le succès avec ses premiers ouvrages avant que ceux-ci ne bénéficient de plusieurs séries de corrections en plus des corrections initiales (avant publication), mais cela confirme bien selon moi la thèse selon laquelle, n'en déplaise aux puristes, les lecteurs s'attachent avant tout à l'histoire. 

Et c'est très bien ainsi. C'est aussi cela qui permet à de nombreux auteurs indépendants de décoller sans forcément tout maîtriser dès le départ, même si bien évidemment, je ne recommande pas de s'affranchir des règles orthographiques, grammaticales et syntaxiques en vigueur. 

D'autant qu'il y a des outils en français très utiles, des outils comme Antidote dont j'ai ô combien regretté de ne pouvoir bénéficier de la version anglaise ces deux dernières années.   

Même avec un tel outil en anglais, j'aurais malgré tout utilisé les services d'un correcteur professionnel humain de langue maternelle anglaise, à cause des tournures de phrases et des subtilités que seule une immersion permanente dans le pays et sa langue permettent de maîtriser. 

C'est vrai que ces deux dernières années, j'ai eu l'impression de devoir réapprendre énormément de choses dans une autre langue. Un travail difficile et moins plaisant que l'écriture en elle-même, mais que je poursuis avec la traduction du troisième tome. Obstinément.

Pourquoi? Peut-être à cause de mon nom de plume, Alan Spade. Peut-être parce que l'évolution dans la langue des seuls pays, les Etats-Unis et le Royaume Uni, où l'ebook a été une véritable révolution me permet de franchir certains caps (et pas des "caps lock", on l'espère ! ;) ). 

J'ai utilisé une nouvelle couverture pour le premier tome, Le Souffle d'Aoles, à cause de la version anglaise. J'ai des contacts professionnels en anglais intéressants pour moi. J'observe l'évolution des stratégies marketing presque de l'intérieur, et je n'ignore pas que la meilleure stratégie est toujours d'écrire le livre suivant. 

Mais surtout, surtout, passer par l'anglais fait sens dans ma trajectoire d'auteur. Le succès de vente ne sera sans doute pas au rendez-vous. Je devrais sans doute me contenter d'un modeste succès d'estime et de l'accomplissement d'avoir réussi ce défi, le plus difficile que je me suis lancé dans l'autoédition: simplement d'avoir la trilogie en anglais. Ce sera déjà beaucoup.
   

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